08 novembre 2009
Enfants pour l'enfer
de Gilles Bizien
Editions Pop Fiction - 112 pages
A Cuba, le père Gomez enseigne dans un orphelinat. Trois garçons disparaissent. Les fugues sont courantes mais les enfants finissent toujours par revenir. Et en mobilisant ses contacts le Père Gomez sait les localiser. Ici ils ont complètement disparu du paysage. Le Père Gomez se lance donc dans une enquête qui le mènera jusqu’en Floride pour percer le mystère de ces disparitions. Aidé par une voyante, il croisera le chemin du maléfique Génius Nedler, homme de main d’un vieil industriel adepte des sacrifices humains censés lui apporter une seconde jeunesse.
Cette novella fantastique est teintée d'horreur et de magie noire ou blanche (sacrifices humains, rites vaudous, don de voyance). Les thèmes abordés sont nombreux : recherche de la jeunesse éternelle, rites démoniaques, don de clairvoyance, irruption du surnaturel… dans un contexte original, Cuba, sa misère et ses rues contrastant fortement avec la Floride et sa marina pour milliardaires. Les personnages sont très réussis : Génius Nedler est terrifiant de sauvagerie, le Père Gomez débordant de bonté. Le suspens monte crescendo, l’horreur aussi. Je n’ai cependant pas du tout accroché au style de l’auteur. Émaillé de répétitions et de périphrases, il est trop fleuri, trop chargé en images et métaphores à mon goût.
Visitez le site de Gilles Bizien et des éditions PopFiction.
11 octobre 2009
Les Prothétiques
de Yan Marchand
Griffe d'encre - 80 pages
Difficile de classer cette novella dans un genre particulier. Ce n'est pas de la SF, ni du fantastique et encore moins de la fantasy. M et Mme Maréchal forment un couple des plus classiques. Monsieur est un cadre à la carrière bien entamée, Madame est femme au foyer et s'ennuie un peu après avoir élevé leurs 3 enfants. Ils vivent une vie tranquille et routinière. Sauf que la routine finit généralement par être fatale aux couples même les plus solides. Monsieur Maréchal sent le démon de midi le taquiner mais il aime trop son épouse pour la tromper. Il lui propose alors de lui faire endosser une autre identité et de la tromper avec elle. L'idée, trop tordue, rebute Mme Maréchal mais fait aussi vaciller ses certitudes. Son mari a besoin de changement, elle le voit bien mais elle se rend compte qu'elle aussi en a besoin. Elle finit par céder et voici que Clotilde fait son apparition...
Clotilde se prend si bien au jeu qu'elle devient quelqu'un d'autre et même plusieurs autres et l'idée, simple au départ, révèle de multiples complications pour M Maréchal. La novella vire parfois à l'absurde mais dans l'ensemble les imbroglios et le jeu schizophrène du personnage de Viviane Maréchal tiennent le lecteur en haleine. Le ton est incisif et parfois moqueur avec ce pauvre Georges Maréchal. Le couple est disséqué avec justesse. Reste que ce n'est ni de la SF, ni de la fantasy ou du fantastique même si c'est une novella de très bonne qualité.
Lire aussi les avis de Phénix-Web, Librairie Critic (en images), SFU, Chimère et Les Chroniques de l’Imaginaire.
08 septembre 2009
Jouvence
D'Alain le Bussy
Griffe d'encre - 80 pages
Dans un futur que l'on suppose lointain, l'humanité a conquis les étoiles et colonisé différents endroits de la galaxie. Elle a même lutté contre une autre race intelligente : les Targs, humanoïdes aux traits reptiliens ou reptiliens aux traits humanoïdes c'est selon. Au fil du temps les liens avec les colonies se sont distendus et l'Explo II, vaisseau de reconnaissance commandé par Ava, a pour mission de les renouer. A l'approche d'une planète autrefois colonisée l'Explo II entre en collision avec un astéroïde et Ava n'a d'autre choix que d'évacuer le vaisseau avec d eux autres survivants Rolwa, un technicien et Edomaï, un pilote. La planète sur laquelle ils atterrissent est désertique, balayée par le vent. L'eau en est absente. La vie aussi. Vêtus de leur spatiandres, des scaphandres améliorés qui leur permettent une vie en autarcie, ils commencent à explorer la planète et à marcher sans espoir ...
Jouvence débute comme un space-opera classique où l'on s'attache aux pas d'Ava, la navigatrice, pour muer en une novella plus psychologique voire philosophique une fois le crash avéré. Sur la planète désolée c'est Edomaï qui prend le relais de la narration. Les personnages vont rester muets et le lecteur va se retrouver immergé dans la conscience d'Edomaï, explorant ses pensées et ses fantasmes pendant ce que l'on suppose être des années d'errance sur une terre morte, sans espoir autre qu'une vie assistée par les scaphandres jusqu'à la panne de batterie avec la mort au bout du chemin pour seule perspective. Le récit est bien mené, bien rythmé, la plume évocatrice. La fin, surprenante et pleine d'espoir, ouvre des possibilités et tend à la parabole.
Les avis de NooSFere, ActuSF, Soleil Vert, Chroniques de l'Imaginaire, Phénix-Web et YueYin.
23 août 2009
Au nord nord ouest d'Eden
de Gabriel Eugène Kopp
Griffe d'Encre - 100 pages
Dans un futur pas très lointain où les catastrophes naturelles suivent les dérèglements climatiques faisant les beaux jours de média avide de sensationnel, un corps vieux de six millénaires mais extrêmement bien conservé est extrait d'un glacier. Sa physiologie particulière - qui lui vaudra le surnom de Tronche de Gargouille - et sa localisation amènent trop de questions, les hypothèses des scientifiques ne suffisent pas à déterminer ce qu'il est, comment il est arrivé au milieu de nowhere, ni pourquoi il est si bien conservé. Si les questions restent sans réponses pourquoi ne pas les lui poser directement ? Car dans ce monde proche du notre, la science est capable de "ressusciter" les morts, ou plus exactement de régénérer les cellules mortes. Dès lors pourquoi se priver de réveiller Tronche de Gargouille ? Sauf qu'une fois réanimé la Tronche de gargouille disparaît (au sens propre du terme).
La narration alterne entre le récit d'un scientifique travaillant sur Tronche de Gargouille, celui d'un journaliste (les deux sont amis) et des extraits de rapports confidentiels. Cela permet au récit de tenir dans les 100 pages de cette novella sans perdre le lecteur en route. Les voix des deux personnages ne se distinguent pas facilement et cela rend parfois la narration confuse. Au nord-nord-ouest d’Éden commence comme une histoire de SF pure et dure (avec de la science et de la technique et dont les détails sont parfois superflus - pour moi) qui entretient le suspens sur la nature de Tronche de Gargouille puis bascule dans un récit métaphysique surprenant, dont l'intensité monte en puissance jusqu'à la révélation finale. Lors du grand final je suis restée bouche bée, preuve que la nouvelle fonctionne très bien. J'ai bien envie de lire d'autres textes de Gabriel Eugène Kopp mais Au nord-nord-ouest d’Éden a l'air d'être son seul texte publié.
Lire aussi les avis de Phenix-Web, ActuSF, SFU, Fantastinet, La liseuse, Biblioblog, Happy Few, À livre ouvert, Chroniques de l’Imaginaire.
18 août 2009
L'automate de Nuremberg
de Thomas Day
Folio - 120 pages
Il m'est difficile de parler de cette novella. Pas à cause du texte en lui-même mais plutôt à cause du contexte de lecture. Quand j'ai acheté ce Folio à 2 euros je savais que Thomas Day était un écrivain de SFFF. Je savais aussi que je ne l'avais jamais lu. Le fait d'avoir une longue nouvelle (ou un court roman je vous laisse choisir) de genre publiée dans une collection "blanche" valait bien un acte d'achat militant. Ceci dit la quatrième de couverture ne mentionne nullement de quel genre il s'agit : elle se contente d'un pudique "à la croisée des genres" restant dans le flou le plus total sur la nature des genres en question. Passons... les lecteurs de SFFF ont l'habitude de voir les éditeurs mainstream jouer les vierges effarouchées. J'ai lu L'automate de Nuremberg dans le train qui me ramenait du boulot et pendant toute ma lecture j'ai été gênée par une forte impression de déjà-lu. J'avais déjà lu une histoire sur un automate joueur d'échec. Une histoire qui ressemblait beaucoup à ce que j'étais en train de lire, une bonne histoire que j'avais beaucoup aimé. Mais dans le train, pas d'accès au net et à Google pour investiguer un peu. Et cette impression tenace ne m'a pas quittée jusqu'à ce que je revienne chez moi et m'a pourri la lecture. J'ai tout de suite pensé à du plagiat (c'est honteux je sais) et pas à la possibilité d'avoir déjà lu ce texte. Le titre ne me disait rien et j'ai quand même une bonne mémoire des titres. Quand j'ai enfin eu accès au net j'ai compris. L'automate de Nuremberg avait déjà été publiée auparavant dans les colonnes de la revue Bifrost, une revue à laquelle collabore Thomas Day et que je lis de temps en temps (quand la revue condescend à ne pas snober en permanence de reste du monde). Dans le numéro 42 (!) qui date de mai 2006 elle était titrée Le dernier voyage de l'automate joueur d'échecs. J'ai lu ce Bifrost, j'avais déjà lu L'automate ... Le pire dans cette histoire c'est que l'éditeur mentionne la première publication sur la page de garde. Mais comme je zappe systématiquement pages de garde, biographies de l'auteur et notes de l'éditeur (certaines notes déflorent le texte qui suit et c'est insupportable) je suis passée à côté de l'info... Ridicule non ? Je n'ai pas comparé les deux versions (la flemme) et je ne sais donc pas si Thomas Day a retravaillé son texte. J'ai donc deux impressions de lecture : une bonne (qui date de 2006) et une mauvaise, plus récente, et qui n'est absolument pas liée au texte en lui-même.
Années 1800 et des poussières, Melchior Hauser est un automate de 97 centimètres de haut, en bois, mu par un mécanisme d'horlogerie qui a régulièrement besoin d'être remonté. Il a été créé pour jouer - et surtout gagner - aux échecs. Il n'a qu'un seul sens, la vue (et encore de près et en niveaux de gris) et ne ressent rien (ni douleur, ni plaisir). Sa mémoire est limitée Mais il est capable de penser par lui même. Et une question l'obsède : a-t-il une âme ou n'est-il qu'une simple machine ? Cette faculté de penser fait de lui l'automate le plus perfectionné de son époque et la première intelligence artificielle - belle uchronie steampunk. Son père, Viktor Hauser, est un savant fou, une sorte de Dr Frankenstein, qui cherche à recréer la vie. La narration alterne entre des extraits des journaux de Melchior (collection privée de Léopold Sedar Senghor), qui retracent son parcours et ses questionnements, et le récit de Balthazar, un esprit persuadé d'être la main de Dieu. Je n'en dis pas plus pour ne pas dévoiler le roman mais Thomas Day entremêle plusieurs histoires (sur seulement 120 pages) dont l'une s'intéresse aussi à l'inconnu de Nuremberg, Kaspar Hauser. Les pas de Melchior nous conduisent de Nuremberg en Afrique en passant par un Londres en pleine révolution industrielle. L'auteur Les voix, celle "mécanique" de Melchior et celle, fanatique, de Balthazar, sonnent juste. Cette novella est un petit bijou, ciselé au mot près, plus complexe qu'il n'y paraît. A lire et à relire (!)
Pour la petite histoire un automate joueur d'échec a bien existé. Inventé en 1769 par Johann Wolfgang von Kempelen, il a même joué avec Napoléon. L'automate était baptisé Le turc mécanique et n'était pas un vrai automate (voir l'article de Wikipedia) mais qu'importe ...
Lire aussi les chroniques du Cafard, d'ActuSf, de SFU, de NooSFere et de la Yozone.
28 avril 2009
La vieille anglaise et le continent
La Vieille Anglaise et le continent
De Jeanne A Debats
Griffe d’Encre - 80 pages
Quel rapport entre un cachalot échoué en état de mort cérébrale et une vieille scientifique acariâtre au seuil de la mort ? Aucun a priori. Sauf si, par une opération appelée "mnèse", d’autres scientifiques implante l’esprit de l’un dans le corps de l’autre. Et voilà Ann Kelvin (toute ressemblance avec la Susan Calvin d’Isaac Asimov n’est pas fortuite mais parfaitement assumée), brillante biologiste, militante écologiste dévouée à la cause des cétacés et lady de son état qui se retrouve à nager au fond des océans pour traquer les mouvements des baleiniers et à réaliser un plan plus vaste destiné à mettre définitivement les cétacés à l’abri de l’homme.
La Vieille Anglaise et le continent a reçu plusieurs prix : le Grand Prix de la SF 2008 (appelé aussi Prix du lundi), le Grand Prix de l’Imaginaire 2009 et le Julia Verlanger 2008. Je pourrais m'arrêter là et vous dire de lire, d'acheter, de faire acheter La Vieille Anglaise et le continent. Mais ce serait un peu court si je ne vous disais pas pourquoi il faut lire cette novella... D'abord parce que c'est de la bonne science-fiction, de celle qui utilise bien la science (sans nous endormir ou nous abrutir avec des termes techniques ou savants) et la fiction (solide, crédible, vraisemblable et à laquelle on croit) pour nous faire réfléchir un peu plus loin que le bout de notre nez. Bon d'accord sur 80 pages la réflexion n'est pas aussi poussée que dans un traité pondu par un professeur émérite mais elle a la vertu de nous ramener sur des chemins que nous oublions : la protection de la nature par le prisme de celle des cétacés (qui ne l'oublions pas sont réellement en voie d'extinction). Le propos est donc écolo mais non dénué d'une poésie portée par une ambiance marine particulière et qui n'est pas sans rappeler celle du Grand Bleu. A la lecture de La Vieille Anglaise et le continent j'ai parfois cru entendre en écho le chant des baleines... C'est tout un monde qui s'ouvre à nous.
La structure de la narration, qui alterne des points de vue (celui de Ann puis celui de Marc), parfois avec des décalages temporels, donne un rythme alerte au récit et permet des ellipses qu'une linéarité n'aurait pas toléré. Le livre se lit vite et va crescendo : impossible de le lâcher en route. Du côté des personnages, difficile de ne pas s'attacher à Ann, de ne pas savourer son humour grinçant, sa personnalité forte et pourtant fragile surtout dans un corps de cachalot qu'elle ne maîtrise pas très bien. Si les personnages sont plutôt désabusés, La Vieille Anglaise et le continent ne sombre pas dans un pessimisme noir. Grâce à l'action de Ann et de Marc l'espoir reste permis et donnerait presque envie d'un passage à l'acte rapide...
19 juin 2008
Sortie de route
De Nathalie Salvi
Griffe d'Encre - 100 pages
Monsieur Théodore n’aime pas faire des vagues. La raison du plus intégré est toujours la meilleure. Alors Monsieur Théodore vit seul sa petite vie tranquille et fade d’employé modèle. Il évite tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une complication. Il côtoie peu ses semblables sauf dans un bar où il a sa petite routine : avec des habitués tout aussi étroits d’esprits que lui il commente l’actualité et les faits divers sans prendre de position. Monsieur Théodore est un type antipathique, égoïste et misogyne, l’archétype du vieux con qui peste contre tout ce qui bouge ou fait du bruit, contre tout ce qui vit tout simplement. Sa route est toute tracée et il compte bien passer le reste de sa vie à répéter ses gestes quotidiens. Une nuit sa vie bascule, la Brigade de Répression des Abus en Matière d’Être se saisit de lui et l’emmène sans explication. Il va connaître une sortie de route…
Sortie de route est une novella : un texte trop long pour être considéré comme une nouvelle mais trop court pour recevoir le titre de roman. Une centaine de pages qui se lit d’une traite, le souffle court, les tripes retournées jusqu’à une fin qu’on continue d’espérer différente même dans les toutes dernières pages. Impossible de dévoiler le contenu de l’histoire sans en éventer l’effet. L’histoire bouscule, dérange, fascine et dégoûte à la fois. Même si l’évolution du personnage peut parfois sembler céder à la facilité, les questions qu’elle entraîne poussent à réfléchir sur ce qui fait notre l’humanité, le courage d’être soi-même, la lâcheté, la manipulation, la normalité, le bonheur, la société… Le tout servi avec par une plume incisive et directe.
A lire absolument.
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