Bifrost n°63
J'ai longtemps été fâchée avec Bifrost. En 2009, c'était le numéro 56 qui marquait notre "réconciliation". Depuis j'achète Bifrost à chaque fois que le thème me plait ou que les auteurs au sommaire m'attirent. Ce qui, dans les faits, revient à acheter un Bifrost par an. L'année dernière c'était le 60 spécial vampires, que je n'ai pas chroniqué mais que je vous recommande, notamment pour les nouvelles. Cette année c'est le numéro 63 spécial Frank Herbert. Je n'avais pas prévu d'acheter ni de lire ce numéro consacré à Frank Herbert mais Nick et Anudar avec son défi Frank Herbert ne m'ont, d'une certaine façon, pas laissé le choix (et c'est très bien comme ça mais que cela ne se reproduise pas trop souvent messieurs). Numéro consacré à Frank Herbert donc, figure majeure de la SF avec l'exceptionnel cycle de Dune. La superbe couverture de Pascal Casolari donne le ton. Retour sur Arrakis, la planète à l'Épice.
Quand je commence la lecture d'un Bifrost, je file directement en direction du cahier critique. Généralement je m'énerve un bon coup et ensuite je peux lire sereinement le reste de la revue et l'apprécier. Je déteste finir une lecture sur une impression désagréable et je préfère commencer par ce qui risque de m'agacer le plus. Ici je n'ai pas eu (trop) de mauvaises surprises et j'ai trouvé le cahier critique assez sobre dans le ton. Je n'ai relevé que deux généralisations que je qualifierai d'abusives, dont une corrigée par le Rédac Chef d'ailleurs. Thomas Day, dans le coin des revues, est fidèle à lui-même mais plus mesuré que d'habitude. Son enthousiasme pour la revue électronique Angle mort est contagieux. Pierre Stolze, quant à lui, a réussi à m'intéresser à Mourlevat et Dartevelle, deux auteurs qui me sont inconnus (inculte que je suis).
Ce cahier critique m'amène toutefois à deux constats. Le premier est une affinité avec certains critiques comme Philippe Boulier par exemple, dont j'apprécie autant les écrits que les oraux (la Bibliothèque orbitale est hautement recommandable). Ce qui me donne des repères si un jour j'hésite sur l'achat d'un bouquin. Le deuxième est une irritation. Les critiques parues dans Bifrost sont claires, argumentées, étayées, solides et bien écrites, avec une présentation de l'oeuvre, une mise en perspective and so on, bref elles répondent en tous points à ce que doit être une belle et bonne critique. Par contre elles sont parfois très détaillées. Trop détaillées. Certaines déshabillent littéralement le bouquin. Et, moi, quand on me détaille le bouquin par le menu ça me coupe l'appétit, l'envie de le lire. L'art de la séduction comporte une part de mystère. Alors de deux choses l'une : soit je lis la critique après avoir lu le livre (et c'est très enrichissant) soit je lis la critique quand je sais que je ne lirai pas les ouvrages concernés. A noter que ce que j'apprécie le plus chez les critiques avec lesquels j'ai des affinités, c'est bien qu'ils n'en disent point trop.
Après le cahier critique direction le dossier Herbert, riche de 7 articles. Charles Moreau rédige une bio-bibliographie des plus intéressantes. Philippe Hupp, émouvant, nous livre des anecdotes (qui sont tout sauf anecdotiques) tirées de sa relation avec l'auteur. La parole est ensuite donnée à l'auteur lui-même qui explique la genèse de Dune. Ma lecture du roman remonte à loin et cet article me donne fichtrement envie de m'y replonger. L'étude de Claude Ecken sur Dune, monument de la SF, souffre d'avoir été raccourci : il est trop dense pour être d'une lecture fluide (oui, allez, je vous entends le penser d'ici : depuis quand un article doit-il être de lecture facile ?) même s'il vaut largement la sueur qu'il fait couler et donne envie de manger du Dune à tous les repas. J'ai beaucoup apprécié l'article rédigé par Ugo Bellagamba sur le Dune de David Lynch. Même si le film trahit le livre et souffre de gros défauts, il m'a fait éprouver un ressenti quasi-identique à celui éprouvé à la lecture du roman. J'en retiens l'exaltation et le malaise face à l'émergence d'un messie, parfaitement rendus dans le film. Le dossier se termine par un guide de lecture et une bibliographie de l'auteur, bibliographie bien fournie et qui m'a l'air complète (et, Nick, tu as encore un peu de place dans ta biblio ?). Enfin, la rubrique Scienticition s'intéresse (et nous intéresse) à l'Épice d'Arrakis et, surtout, au distille des Fremens. Roland Lehoucq et Stéphane Sarrade nous dispensent un cours de chimie teinté d'histoire, bien agréable à suivre, même pour une allergique à la chimie comme moi. Cet article est d'ailleurs disponible à la lecture ici.
Je termine la lecture de Bifrost avec les nouvelles au sommaire : deux textes d'Herbert dont un inédit, une nouvelle de Jean-Claude Dunyach et une d'Éric Brown. Ici je dois confesser une légère déception par rapport aux nouvelles de Frank Herbert. La première, « Semence », est un poil datée. Des colons humains s'installent sur une planète a priori accueillante mais qui se montre rétive à l'implantation des espèces importées de la Terre. Les humains devront s'adapter ou mourir. Malgré un thème et un traitement plus qu'intéressants, elle manque parfois de nuances : le pêcheur mutique et un peu frustre qui ressent la planète, s'adaptant mieux que les techniciens complètement dépassés malgré leurs outils technologiques, la répartition des rôles hommes/femmes stéréotypée (même si elle ne l'était pas à l'époque de la rédaction). Reste que sur un texte aussi court, les qualités l'emportent sur les défauts. « Mort d'une ville » le second texte de F. Herbert ne m'a pas convaincue de son intérêt même si l'idée de départ (une ville malade qu'il faut soigner ou éradiquer) est captivante. « Le Clin d'œil du héron » de Jean-Claude Dunyach garde son aura de mystère jusqu'à la dernière ligne. Magie ? Illusion ? Le lecteur n'a pas besoin de le savoir, il suffit qu'il se laisse porter et transporter dans une Amsterdam contemporaine et ses fantômes du passé. Mon coup de coeur va à « Exorciser ses fantômes » d'Eric Brown, nouvelle de space-opera, variation sur la question de ce qu'est "être humain", touchante jusqu'à la fin. Voila un auteur qui mériterait d'être un peu plus publié chez nous.
Voici un Bifrost que j'aurai déshabillé mais qui le valait bien : un dossier en béton armé, des nouvelles qui tiennent la route et un cahier critique de bonne tenue, que demander de plus ?
PS : bon, en fait, je lis aussi le tam-tam de la brousse et l'ours mais je n'en parle pas (l'E. Coli ne passera pas par moi).
- Lire les avis de Anudar, Yozone, JFS,
- Lire aussi le résumé du cycle de Dune par Laurent Genefort
- Lu dans le cadre du défi Frank Herbert d'Anudar
Commentaires sur Bifrost n°63
Merci
!
"J'ai longtemps été fâchée avec Bifrost. En 2009, c'était le numéro 56 qui marquait notre "réconciliation". Depuis j'achète Bifrost à chaque fois que le thème me plait ou que les auteurs au sommaire m'attirent. Ce qui, dans les faits, revient à acheter un Bifrost par an. "
Hérétique ! Un Bifrost tous les 3 mois ce n'est déjà pas assez. (tu les achèteras tous maintenant)(message subliminal) [heuu hum]
"Je n'avais pas prévu d'acheter ni de lire ce numéro consacré à Frank Herbert mais Nick et Anudar avec son défi Frank Herbert ne m'ont, d'une certaine façon, pas laissé le choix (et c'est très bien comme ça mais que cela ne se reproduise pas trop souvent messieurs)."
Je ne t'ai pas mis un flingue sur la tempe en te menaçant de tirer si tu ne l'achetais pas quand même !
(Herbert est un dieu)(message subliminal)
"Le premier est une affinité avec certains critiques comme Philippe Boulier par exemple"
Moi c'est TD et X. Mauméjean. Et je n'écoute jamais "Pat", nous n'avons vraiment pas les mêmes goûts.
"Les critiques parues dans Bifrost sont claires, argumentées, étayées, solides et bien écrites, avec une présentation de l'oeuvre, une mise en perspective and so on, bref elles répondent en tous points à ce que doit être une belle et bonne critique."
+42.
Les pseudos blogueurs qui font des critiques binaires (j'aime/je n'aime pas) m'irritent au plus haut point.
"J'ai beaucoup apprécié l'article rédigé par Ugo Bellagamba sur le Dune de David Lynch. Même si le film trahit le livre et souffre de gros défauts, il m'a fait éprouver un ressenti quasi-identique à celui éprouvé à la lecture du roman. "
Encore d'accord avec toi. L'onirisme du film m'a conquis (et puis il y a Sting dedans) [Cheese]
"et, Nick, tu as encore un peu de place dans ta biblio ?"
Oui mais j'ai déjà tous les Herbert dedans (sauf erreur ou oubli). [Oui]
NicK.
P.S. : c'est quoi "l'Ours" ?
@ Anudar : de rien
![]()
@ Nick :
"Hérétique !"
je n'honore point les [URL]:url:fr.wikipedia.org/wiki/B%C3%A9lial[NAME]démons[/URL] [Cheese]
"Un Bifrost tous les 3 mois ce n'est déjà pas assez."
en même temps c'est une parution trimestrielle alors... [heuu hum]
"Je ne t'ai pas mis un flingue sur la tempe en te menaçant de tirer si tu ne l'achetais pas quand même !"
toi non
Mais on dirait que tes messages subliminaux ont payé... ![]()
"Les pseudos blogueurs qui font des critiques binaires (j'aime/je n'aime pas) m'irritent au plus haut point."
eh bien tu vois moi j'aime bien les deux exercices parce qu'ils son complémentaires (et de toute façon soit j'achète un livre par impulsion au moment de sa sortie soit je confronte les avis pro et amateurs).
par contre certaines critiques bifrostiennes avec coups bas intégrés m'irritent au plus haut point parce que bouquin n'est qu'un prétexte à tacler un éditeur que le critique n'aime pas ou avec lequel il a un compte à régler (et la grande famille de la SF est assez forte à ce petit jeu là)...
et tous les décorticages qui m'ôtent le plaisir de la découverte m'agacent aussi (mais ça c'est ma façon de fonctionner à moi)
et je plussoie pour Sting[Cheese]
l'ours c'est [URL]:url:fr.wikipedia.org/wiki/Ours_%28imprimerie%29[NAME]ça[/URL]. c'est la dernière page imprimée de Bifrost ...
"je n'honore point les démons"
Du sang et des âmes pour Arioch !!! :p
"en même temps c'est une parution trimestrielle alors..."
J'ai fait une pétition pour le passage en mensuel mais je n'ai pas eu de réponse positive. ![]()
"Mais on dirait que tes messages subliminaux ont payé..."
Ouais. [Cheese]
"...
par contre certaines critiques bifrostiennes avec coups bas intégrés m'irritent au plus haut point parce que bouquin n'est qu'un prétexte à tacler un éditeur"
Ils sont [S]méchants[/S] réalistes et c'est pour cela que je les aime à Bifrost. [heuu hum]
"et tous les décorticages qui m'ôtent le plaisir de la découverte m'agacent aussi"
Difficile de faire le dosage (critique sans tout dévoiler de l'intrique) Vs (l'intrigue est éventée mais j'ai tout analysé). Je préfère le premier choix également.
Et sinon Mr Lhisbeï a lu le Bifrost ? [mdr]
NicK.
@ Nick : voila le point d'achoppement entre nous :
"Ils sont [S]méchants[/S] réalistes et c'est pour cela que je les aime à Bifrost."
Non. ils ont des opinions qu'ils érigent en vérités absolues. Et c'est pour ça qu'ils m'agacent.
Note bien que parfois ils ont raison. Ce qui est encore plus agaçant. [mdr]
"Et sinon Mr Lhisbeï a lu le Bifrost"
Quelle question ... [mdr] Il préfère Science et vie [heuu hum]
"Note bien que parfois ils ont raison."
Ils ont toujours raison en fait (mode mauvaise foi FOREVER)
[Cheese]
J'ai lu quelque fois d'autres revues et j'ai été frappé par le copinage et la non-critique des "chroniques". Est-ce vraiment mieux ? Non parce que tu vas acheter un livre recommandé et tu te retrouves avec une grosse bouse. J'ai déjà eu le cas avec des CD et cela énerve au plus haut point.
NicK.
P.S. : Mr Lhisbeï est dans le présent, il faudrait qu'il lise plus de bonne SF (recommandée par Bifrost) pour être "dans le futur". [
] (je me moque)(pas taper)(aïe !)
@ Nick : oui mais Bifrost fait dans l'opposé avec le même excès. Ils détestent un éditeur ? tout y passe et, avec une bonne dose de mauvaise foi, personne ne dit rien. il y a un juste milieu non ?
Et non M. Lhisbei est encore coincé dans l'âge d'or... J'essaie de le faire revenir dans le présent en lui fournissant des bouquins de space opera récents mais il préfère des textes plus anciens... c'est assez pratique pour les dédicaces : on en fait moins...[
]
"il y a un juste milieu non ? "
Faudrait dire ça aux éditeurs qui nous inondent de tombereaux de mauvaise bit-literie. [Cheese]
Sinon les coups tordus et autres vacheries entre auteurs/éditeurs/critiques cela existe depuis des centaines d'années.
"c'est assez pratique pour les dédicaces : on en fait moins"
[Oui]
NicK.
@ Nick : sauf que là sur ce numéro ce n'est pas un éditeur de Bit litrie qui en prend plein la poire mais un éditeur de SFFF au catalogue fourni que j'apprécie et qui est apprécié par d'autres (et qui récolte des prix ce qui doit hérisser). Et là ça frise juste la jalousie malsaine et l'aigreur. Limite c'est pathétique.
Alors oui ça existe peut être depuis des centaines d'années mais quand un éditeur se pose en parangon de la bonne littérature ou du monde de l'édition et qu'il juge tout à l'aune de ses conceptions personnelles hautement "élevées" de la qualité éditoriale, eh bien le lecteur est en droit d'attendre un minimum d'honnêteté intellectuelle, de probité et d'objectivité. Honnêteté qui fait généralement défaut. Le seul endroit où ils peuvent s'asseoir dessus sans que je puisse leur reprocher c'est dans les razzies. En dehors de ça, leurs tacles m'agacent et les décrédibilisent.
"Honnêteté qui fait généralement défaut."
On peut discuter pendant des heures sans tomber d'accord. Tu trouves mieux quand des éditeurs te disent qu'ils sortent des bouses pour l'amour de la littérature de l'imaginaire alors qu'ils veulent s'en mettre plein les poches. Bifrost n'est pas parfait, dit des choses désagréables mais souvent vraies. Je n'adhère pas à tout au pied de la lettre, toutefois je ricane de voir les réactions face aux attaques (comme si "en face" ils n'en faisaient aucune). C'est peut-être (aussi) pour cette raison qu'ils restent une des dernières revues de l'imaginaire.
"Et là ça frise juste la jalousie malsaine et l'aigreur. Limite c'est pathétique."
Pas plus que G. K. qui défend ses choix des suites de Dune, pas plus qu'Orbit qui sort des tombereaux de trucs que je trouve mauvais ou déjà vus mille fois, ...
De la jalousie, il y en a chez chaque éditeur ma chère amie. Pareil pour la dose d'honnêteté. Chacun sa conception et sa vision. Ce que j'apprécie, c'est que l'équipe de Bifrost a sa vision bien loin des simples enjeux financiers.
NicK.
oui on pourrait en discuter des heures mais pour cela il faudrait quelques litres de bière
![]()
juste une chose je préfère éviter d'opposer les façons de faire: il y a des lecteurs de bit lit qui de toute façon ne liront pas le dragon griaule ou velum. alors les jalousies sont vaines...
et ce n'est pas parce que tous les éditeurs fonctionnent sur le même mode qu'il faut cautionner. par contre quand on cherche la paille ou la poutre dans l'oeil du voisin il ne faut pas s'étonner de voir que d'autres font pareil...
Et ça parle un peu du Programme Conscience, du Bureau du Sabotage, ou d'autres oeuvres indépendantes, ou c'est très beaucoup sur Dune ?
@ Munin : le dossier est axé Dune de par l'article de Claude Ecken et la genèse de Dune par F Herbert (et aussi grâce à l'article sur l'adaptation de Lynch) mais le guide de lecture herbertien aborde aussi d'autres oeuvrages : les nouvelles parues en trois recueils (Champ mental, Les Prêtres du Psi, Le livre d'or), Le cerveau vert, La barrière Santaroga, les fabricants d'Eden, Le bureau des sabotages, Et l'homme créa un dieu, Le preneur d'âmes, La ruche d'Hellstrom, le programme conscience et La mort blanche.
A Part le Cerveau Vert et d'autres bidules dispensables, on aborde toutes les oeuvres majeures de Herbert.
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